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La croisade en tant que guerre sainte et que pèlerinage armé

Théofanis L. Drakopoulos
PhD Faculté de Théologie, Université de Genève, Suisse
The Crusades-Justification and Opposition in the Sources , UCO Press, CNERU-DWM C, series ABACUS II, dir. A. Giletti-O. Lizzini, Cordoba 2016, p. 9-19

Les croisades constituèrent un phénomène historique, qui prit la forme d'une institution militaire fondée sur une base théologique et dont la réalisation a eu des conséquences multidimensionnelles tant pour l'identité chrétienne de l'Europe occidentale, surtout avec l'apparition du rôle prépondérant du pape, ainsi que pour la tension grandissant e des relations entre la chrétienté d'Occident et le monde orthodoxe d'Orient. Il serait vain de mentionner ne serait-ce que les principales approches des historiens de notre temps par rapport aux causes qui ont donné naissance à ce phénomène historique. En effet, il y avait une multitude de raisons pour amen er au lancement des croisades, telles que sociologiques, économiques, politiques, etc. Pourtant, nous considérons qu'à la base de cette institution, il s'en trouvait deux autres de nature similaire et dont l'évolution a joué un rôle prépondérant pour l'institution de la croisade: la notion de guerre sainte et d e pèlerinage aux Lieux saints.

La notion de guerre sainte ou juste , est fondée, à notre avis, sur la vision dualiste de l'histoire humaine formulé e par Augustin d'Hippone. Il s'agit de la fameuse théorie citée dans son ouvrage de la Cité de Dieu contre les païens d'après laquelle, si ‘ceux-ci ne se convertissent pas aux vérités du christianisme dès qu'on les leur expose, il faudra se résoudre à leur faire la guerre, nommé e ainsi ‘sainte' ou ‘juste'. (1) Ainsi, cet aperçu veut le monde comme divisé en deux champs (par analogie avec le concept de Civitas Dei et de Civitas Diaboli) , le royaume de Dieu et ses citoyens : les fidèles - et les royaumes des infidèles, à savoir, les pays païens (jusqu 'au 11 ème siècle ceux des Normands, des Saxons, des Slaves de l'Europe d e l 'Est, des Hongrois etc.) et l'ennemi-envahisseur proclamant l 'Islam. Il va de soi, comme nous le verrons dans notre article, que le mandat de cette ‘ guerre sainte ' a fini d'appartenir exclusivement à l'autorité du pape en tant que successeur de l'apôtre Pierre.

La notion de la guerre sainte n'est pas apparue avec la première croisade, mais bien avant. En effet, d'après plusieurs historiens, elle existait déjà au VIII ème siècle, comme le suppose André Delaruelle, en considérant en même temps comme innovation de la I re croisade l'usage du symbole de la croix. (2) Une approche pertinente pour la naissance de l'idée de la guerre sainte en Occident a été présentée par l'historien Paul Rousset. D'après lui, la guerre sainte est une anti-guerre, une opération réalisé e par l'Eglise, incapable à l'époque d'imposer la paix parmi les royaumes chrétiens, une tentative d'exporter la guerre et de l a diriger vers les royaumes païens et musulmans (3). Le terme de ‘guerre sainte' (Sanctum bellum ) n'est apparu qu'au XIII ème siècle. (4) Selon Tomas Deswarte, alors que la notion de la guerre juste fut formulé e en grandes lignes par Augustin d'Hiponne, elle a été défini e dans les collections canoniques de Hincmar de Reims et d' Yves de Chartes, où comme guerre juste est considérée cel le qui est menée sur l'ordre de Dieu et par un pouvoir légitime pour la défense de l'Eglise. (5) D'après Deswarte, c'est Guibert de Nogent le premier qui considéra la croisade comme guerre sainte, instituée par Dieu pour sanctifier ses fidèles. (6) Pour Erdmann (7) la papauté a donné un autre sens à la guerre sainte en alléguant une sorte de christianisation de la guerre, en adoptant une nouvelle cérémonie, celle de la bénédiction des armes. Ainsi, la croisade fut une extension de la guerre sainte, mené e déjà en Espagne contre les Maures, mais cette fois ci vers l'Orient. La papauté ré- essaya d'organiser la militia Christi pour aider l'empire byzantin à se défendre contre les Turcs. Pour Erdmann, après les premiers siècles pacifiques, l'Eglise adopta la théorie de la guerre juste, formulé e par Augustin d'Hippone, surtout lors du VIII ème siècle. Etienne Delaruelle a montré que l'idée de la guerre sainte est apparue au VIII ème siècle et insiste sur l'importance de la cérémonie de la Croix, un e caractéristique qui montre l'originalité de la première croisade. (8)

Lors de l'époque carolingienne pendant laquelle le pouvoir impérial se trouve en plein essor, l'empereur, ayant le pouvoir d'origine divine et recevant le sacre de l'Eglise, est au service de l'Eglise et sa mission est de manier pour elle le glaive temporel contre ses ennemis. (9) De plus, lors de l'époque carolingienne, se cristallise aussi la distinction entre les deux pouvoirs, ecclésial et impérial, la première étant responsable pour sa mission spirituelle et le second chargé de mener la guerre contre ses ennemis. (10) Ainsi, les ennemis de l'Eglise (Sarrasins, Lombards, Saxons etc.) sont aussi des ennemis de Charlemagne et vice-versa . Les nouvelles conquêtes de l'empire en Europe d e l'Est et du Nord deviennent un champ énorme d'œuvre missionnaire intégrant ainsi ces nouvelles éparchies dans le monde chrétien. Ce rôle de l'empereur en tant que protecteur de l'Eglise et par conséquent son propagateur a été adopté aussi par les successeurs de Charlemagne. Ainsi, la conduite de la guerre sainte fut une mission de l'empereur, ce qui lui donne la liberté d' agir indépendamment du pape au niveau des opérations militaires, tandis que le rôle du primat de l'Eglise se limitait à prier pour la victoire des armées impériales et les encourager avec les sermons de son clergé. La notion de la guerre sainte fut bien présente aux VIII ème et IX ème siècles. Ainsi, les papes Etienne II (753), Léon IV (847) et Jean VIII (879) assimilaient à des guerres saintes les combats qu'ils incitaient les Fran c s à entreprendre pour libérer le siège de Rome de l'oppression de s Sarrasins. Comme le constate Jean Flori « Certes, là encore, l'expression ‘guerre sainte' ne figure pas (guerre juste non plus d'ailleurs), mais si la formulation expresse fait défaut, la notion est bel et bien déjà présente' puisque les papes n'hésitaient pas à assimiler aux martyrs ceux qui mourraient dans ces combats, leur promettant accès direct au paradis ». (11) La notion de la ‘guerre sainte' est appliquée non seulement dans les cas des guerres contre les infidèles, mais aussi contre tous ceux qui menacent les intérêts du siège de Rome. Dans ces cadres, le pape Léon IX recrute des milites pour défendre les terres du saint siège contre les Normands et il considère comme martyrs ceux qui meurent sur le champ de bataille de Civitate en 1053.

Lors du XI ème siècle, la réforme papale (12) a donné aux papes l'occasion d'affirmer de manière claire la supériorité du clergé sur le pouvoir royal (13), élargissant en même temps les ambitions et les intérêts du siège romain. Durant cette époque, l es prélats de Rome essaient de jouer un rôle hégémonique pour l'Europe entière, changeant ainsi les rapports de force de la chrétienté. Ainsi, le pape devient le chef de ses armées, les fameux milites Sancti Petri, 14 qui avaient comme but la protection d'intérêts du siège papal. Ainsi, le pape Grégoire VII attribua les termes miles Dei, miles Christi aux simples chevaliers (15). Il fut le premier à mettre en doute le rôle prépondérant de l'empereur pour diriger la guerre sainte, exigeant ainsi que du moment que le seul chef de l'Eglise est le pape, d'après le commandement du Christ ‘ Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église ', c'est à lui et non pas à l'empereur d'être à la tête de la guerre sainte, pour affirmer son exigence que les guerriers ne devaient pas être indépendant s de son pouvoir, mais lui être soumis. Ainsi, nous constatons que lors du XI ème siècle, nombreux étaient les seigneurs et les chevaliers qui obéissaient au pape, en constituant son armée sécul ière lors de guerres de la papauté contre ceux qui guignaient les intérêts du siège. En effet, un e grand part des seigneurs et des chevaliers obéissaient à cette époque directement au pape, raison pour laquelle ils se nommaient aussi milites Sancti Petri . Il s'agissait des vassaux militaires du siège papal, comme ce fut les cas des Normands (16) ou de Guillaume de Bourgogne (17)à la deuxième moitié du 11 ème siècle. Certes, ce changement du profil papal, réalisé par la participation du siège romain à la guerre sainte, suscita de fortes réactions parmi le clergé (18). Il est significatif qu 'à la même époque (11 ème siècle) les vassaux du pape utilisent sur les champs de bataille le drapeau du Saint Pierre, le vexillum sancti Petri (19). D'après Erdmann, dans certains cas, le drapeau est le signe de l'intérêt moral qu'elleaccorde à la guerre (20).

Le droit canon de l'Eglise catholique est-il en accord avec ce nouveau rôle du pape en tant que chef d'une armée? Il est vrai que d'après les canons, il est interdit au cler c de particip er à la guerre. D ans le Dictum Gratiani , Gratien répond que le canon interdit aux clercs de saisir les armes, mais non point d'exhorter les autres (qui ils veulent) à les saisir (21). Ainsi, le pape peut exhorter les fidèles de Dieu à prendre les armes pour une guerre voulue par Dieu et faite au service de l'Eglise et sur l'ordre de l'Eglise. Les soldats de l'armée chrétienne étaient appelés aussi milites Dei , un terme utilisé déjà pendant l a deuxième moitié du XI ème siècle pour les soldats de la guerre sainte (22). D'ailleurs, parmi les croisés, nombreux étaient ceux qu i avaient participé à l'expédition en Espagne de 1087. Le pape Urbain II, dans son exhortation aux Francs pour participer à la I ère croisade, invoque leur glorieux passé aux champs des batailles et surtout l'exemple de Charlemagne. Après les succès d'opérations militaires en Orient, il remercie Dieu pour avoir donné la victoire à ses soldats contre les Turcs en Asie M ineur e et contre les Maures en Europe, considérant ainsi ces deux guerres comme analogue s . C'est la raison pour laquelle M. Villey estime qu'en vérité la Ière Croisade n'est pas une innovation. « Son but, son organisation obéissent à la tradition déjà ancienne de la guerre sainte. Elle entre avec tous les éléments distinctifs que cela suppose, dans la catégorie de la guerre sainte ». (23)De notre part, nous ajouterons que l'élément distinctif principal demeure le rôle actif du pape pour le lancement de la croisade. C'est seulement la bénédiction du primat du siège pétrinien qui assure la notion du sacré dans cette guerre. Ainsi, par ces discours, ses interventions aux conciles et sa correspondance avec les fidèles en Flandre (24) et à Bologne (25), Urbain II se montre non seulement comme le chef spirituel de l'opération militaire, mais aussi comme son organisateur, en tant que celui qui négocie avec les princes ou décide même de la date de départ de l'armée ou engage son légat à accompagn er l'expédition avec le titre d e chef. C'est d ans ce nouveau rôle du pape que s'inscrit aussi l'envoi d'une encyclique pontificale, connue comme ‘ Bulle de croisade' , adressée à toute la chrétienté pour participer à la croisade. La Bulle de croisade a pri s une forme fixe sur le plan des expressions ou de la structure du texte, qui fut aussi bien précise. Elle traite des questions sur la condition des croisés, l'organisation, ainsi que certains objectif s ou traits de la croisade. La Bulle de Croisade constitue la preuve indéniable que la décision finale pour l'ouverture d'une croisade fut un privilège exclusif du pape, le successeur de Saint Pierre.

Nous considérons aussi que la croisade constitue le progrès et l'évolution du pèlerinage aux Lieux Saints. En effet, à la fin du X ème siècle, à cause d'une vision eschatologique, le pèlerinage à la Terre sainte, développé déjà dès l'époque constantinienne, d e vient une pratique de plus en plus répandu e parmi les fidèles d'Occident. Un exemple très significatif de cet aspect eschatologique fut le traité d'Adson de Montier en Der qui situa le combat contre l'Antéchrist sur le Mont des Oliviers et en fit un prélude à la Résurrection et au Jugement der nier (26). Ce pèlerinage avait aussi un caractère pénitentiel, destiné à mener le pèlerin à une nouvelle vie, souvent monastique Un exemple fameux de cette conversion de pèlerin à la vie monastique à la même époque est celui de saint Siméon de Trèves. (27) Le chronique u r du XIème siècle Raul Glaber mentionne cette tendance, exprimée d'ailleurs par la fondation d'églises ou de chapelles, partout en Occident, dédié e s au Saint Sépulcre, à la Nativité de Bethléem ou à Notre Dame de Josaphat. En même temps, la conversion des Hongrois au Christianisme et l'établissement de la monarchie de s aint Etienne avaient facilité l'ouverture des routes terrestres aux pèlerins. Certes, ces voyages en group e des pèlerins ont subi d es actes de violence surtout en Syrie et en Palestine, ce qui obligea à l'augmentation d u nombre des pèlerins dans chaque groupe, composé dorénavant d'ecclésiastiques, de nobles et de chevaliers pour leur efficace autodéfense. Un aspect transitoire du pèlerinage du XI éme siècle résida dans la pratique de défense de groupes. Ainsi, le pèlerinage allemand de 1064-65 se mua en expédition armée en fonctionnant ainsi comme précurseur de la I ère croisade. (28)

Cette analogie évidente entre le pèlerinage et la croisade a été exprimée aussi dans le droit canonique à propos des pèlerins, puisqu'il fut appliqué aussi dans le cas des croisés. Cette procédure est due à la collectivisation du pèlerinage au XI ème siècle, qui mena à la systématisation des procédés pour tous les pèlerins. Ainsi, est apparu le privilège du pèlerin qui assurait la protection des pèlerins, de leurs familles, ainsi que de leurs biens par l'Eglise jusqu'à leur retour. (29) Ainsi, les droits et la protection du pèlerin tiennent une place importante dans les Capitulaires carolingiens , visant tous les pèlerins, ainsi que les voyageurs et les marchands. Certes, l'ampleur que le pèlerinage connut à cette époque est due aussi à sa base théologique, à savoir l'idée que le pèlerinage est en vérité une forme d'adoration de Dieu, une œuvre de caractère sacré, dont l'accomplissement peut faire octroyer le pardon de péchés. Les excès de cette idée furent étudiés par les Conciles qui essayèrent de limiter cette position radicale. (30) Pourtant, malgré ces réticences, la pratique du pèlerinage fut considérée toujours comme un moyen pour faire pénitence. Il était assez fréquent que des criminels voyagent vers Jérusalem afin de faire ainsi la pénitence pour les crimes commis. (31) Déjà le pape Urbain II, dans sa lettre adressée aux fidèles des Flandres, accorde une indulgence à ceux qui prendront la croix, à savoir une remise de la pénitence pour leurs p é chés, mais seulement à ceux qui partent pour le salut de leur âme, et non pas pour ceux qui partent par désir de biens matériels. (32) Cette indulgence pour les participants à la Croisade a été ratifiée aussi par le Concile de Clermont (1095) pour ceux qui faisaient le vœu de Croisade qui remplaça ce lui du pèlerinage. (33) Le vœu de la croisade était indiqué officiellement par le port d'une croix en étoffe sur la tunique, signe du ‘contrat' entre le croisé et Dieu. Le vocabulaire utilisé pour les porteurs de la croix est significatif: crucem sumere, praedicare crucem, signo crucis munitus . Le vœu de la Croisade rendait obligatoire sa réalisation, ainsi, tous les croisés étaient obligés à leur retour de présenter des palmes du Jourdain et des lettres de Jérusalem comme preuves d e l 'accompli ssement de le ur vœu. Le vœu de Croisade est à l'origine un simple vœu d e pèlerinage, avec des traits spéciaux, comme, pour les clercs, l'autorisation de l'autorité ecclésiastique (de l'évêque pour un clerc), pour les jeunes croisés de leur épouse, pour l es paroissiens de leur curé. Rompre le vœu de la croisade fut considéré comme un p é ché mortel , raison pour laquelle les papes n'acceptaient pas d'excuse pour ceux n'avaient pas accompli leur vœu, comme ce fut le cas du roi de Hongrie, d u doge Dandolo ou même de l'empereur Fréderic II. La théorie du vœu de croisade fut développée par les canonistes Innocent IV et Hostiensis qui commentèrent les Décrétales de Grégoire IX. (34) Pour les gens incapables de participer aux croisades, le siège de Rome inventa une autre solution: ils pouvaient contribuer à la croisade avec le rachat de vœu , en payant une somme équivalent e aux dépenses pour le voyage, plus des indemnités pour les opérations militaires. Un système financi er fut ainsi établi, qui était basé sur la fièvre religieuse de l'époque.

Comme le pèlerinage, la croisade a aussi un caractère salutaire, raison pour laquelle a été désignée comme un tempus indulgentiae, tempus jubilaeum , à savoir un jubilé, temps de réconciliation des hommes avec Dieu (35). Le pape Innocent III considéra la croisade comme une preuve de la miséricorde de Dieu et de sa providence pou21r que ses fidèles suiv ent le Christ dans la défense de sa terre, ayant revêtu le signe de la croix salutaire pour qu'ils gagnent le martyre (36). De même, la croisade fut considérée comme un artifice de Dieu ( artificium Dei ) pour sauver ses fidèles. Ce tte dimension salutaire de la croisade fut développée par les papes, grâce à l'octroi d 'une indulgence plénière à tous les participants aux croisades. Plus précisément, ils accordèrent la rémission et l'absolution des p é chés à ceux qui réalisèrent ce saint voyage aux Lieux s aints, ou tombèrent sur le champ de bataille. Il s'agit d'un motif repri s dans les Bulles de croisade, constituant ainsi une raison de plus pour la participation aux croisades des simples fidèles, mais aussi des criminels ou de rois qui avaient fait le vote de croisade. De cette façon, le but de la croisade n'est pas simplement la reconquête de la Jérusalem terrestre mais surtout de la Jérusalem céleste.

Il est très significatif qu'une terminologie commune (37) a it été utilisé e tant pour les pèlerinages que pour les croisades, telles qu' Iter Hierosolymitanum , la désignation des croisés comme pelegrini , considérant de cette façon la croisade comme une forme de pèlerinage. (38) A notre avis, la croisade fut une forme de pèlerinage guerrier. Comme le constate P. Rousset: ‘ Les croisés mettent leurs pas dans les pas des pèlerins, ils marchent sur la même route, mais l'épée a remplacé le bourdon. Pour les Croisés la Terre Sainte et Jérusalem ne sont pas seulement des lieux saints, ce sont des lieux saints qu'il faut libérer de la sujétion musulmane' . (39) Certes, il faut souligner que pour les papes le but principal de la croisade fut la protection des chrétiens d'Orient massacrés par les Turcs en Asie Mineur e . Ainsi, Grégoire VII décrit ce but en considérant comme point d'arrivé e de la croisade les murs de Constantinople ( usque ad muros Constantinopolitanae civitatis '), bien que son disciple Urbain II amplifie ce projet, parlant de la libération des églises d'Orient (‘ ad liberationem Orientalium ecclesiarum… sollicitavimus '), ainsi que des églises profanées par la domination barbare, parmi lesquelles celle de Jérusalem. (40)

Ainsi, comme dans le cas où un pèlerin décéd é lors de son pèlerinage fut considéré comme martyr, le même principe s'applique dans le cas de la mort d'un Croisé, comme le rapportent les chroniqueurs. (41) Cette base théologique très profonde pour les Croisés prouve aussi le caractère spirituel de la croisade, vu que Dieu lui-même les protège pour accomplir leur mission. La guerre sainte que les Croisés mènent est dictée par Dieu qui est présente pour toute la durée de l'expédition. C'est lui qui est en tête de l'armée chrétienne et qui dirige l'armée à la victoire. Ainsi, le pape Urbain II attribua à Dieu les succès sur les champs militaires de la I ère croisade. ‘ Dieu a allégé les souffrances du peuple chrétien. Il a vaincu par les forces chrétiennes les Turcs en Asie, les Maures en Europe, et redonné au culte de la chrétienté, des viles autrefois célèbres '. (42) Souvent dans la littérature du moyen âge, Dieu est présenté de commander la guerre contre les ennemis de son Eglise, (43) comme c'est les cas dans plusieurs épisodes de l'Ancien Testament, surtout lors des guerres des Juifs. C 'est à ces images que les auteurs du moyen âge r e c o urent pour exhorter les guerriers au combat et rappeler que les mœurs chrétien ne s assurent la victoire sur le champ de bataille. Evidemment, dans les cas o ù l'armée de s croisés subi t un e défait e, l'explication est que Dieu imposa une peine à l'armée à cause des péchés commis pas certains croisés (44). C'est la raison pour laquelle les papes nommèrent des légats pour les croisades ayant comme mission pastorale la surveillance des mœurs des croisés, ainsi que leur assistance spirituelle. Ainsi, en tant que leurs représentants, ils s'occupèrent des questions de nature morale pour assurer de cette façon l'intervention de Dieu pour la protection de son armée.

En conclusion, nous pensons que la Croisade en tant qu'institution de la société médiévale n 'est point une innovation mais le résultat des fermentations de la spiritualité chrétienne et de ses pratiques qui ont caractérisé le moyen âge depuis ses débuts : la guerre juste ou sainte et le pèlerinage aux Lieux Saints. Ces deux institutions ont prit la forme de la croisade à cause de la réformation papale, dite grégorienne, et au nouveau rôle crucial du pape pour le renforcement de l'idée de la ‘ chrétienté ' qui apaisa la ferveur guerrière qui avait gagné les puissants des sociétés médiévales et menacé l'Europe occidental e avec de multiples guerres. Cette unification de la chrétienté, pour pouvoir être sous la surveillance papale, devait avoir une base théologique et salutaire, dont le signe visible fut la croix, symbole tant de la Jérusalem terrestre et du tombeau du Christ que de la Jérusalem céleste, pour le salut de l'âme des fidèles. Le pape fut non seulement le chef spirituel des croisades, comme le voulait déjà la tradition carolingienne pour les guerres civiles, mais aussi celui qui organisait, recrutait, dirigeait, faisait des coalitions avec les rois et les seigneurs pour réaliser ces opérations et imposait tout sorte de mesures pour assurer une vaste participation aux croisades, ainsi que leur financement par ceux qui ne participèrent pas. En effet, aucune croisade ne pouvait être réalisée sans la permission et la bénédiction du pape, preuve que cette institution a été toujours liée au siège romain. Grâce au siège pétrinien, lors des Croisades, Rome s'avère de nouveau le centre spirituel jusqu'à l'époque de la Renaissance et Jérusalem dévient la ville sacrée pour toute l'Europe o ccidentale.


1) Sur la théorie de la guerre juste, cf. Il De Libero Arbitrio, libri tres, Philadelphia 1937,  éd. Peter Rally Company . Cf. aussi C. Mellon, Chrétiens devant la guerre et la paix, Paris: Le Centurion, 1984 . P. Regout, La doctrine de la guerre juste de Saint Augustin à nos jours, Paris: A. Pedone, 1935.

2)E. Delaruelle, L'idée de croisade au Moyen Age , Turin: Bottega d'Erasmo, 1980, p. 11 sq.

3)P. Rousset, Histoire d'une idéologie, La Croisade , Lausanne: L'age d'homme, 1990, p. 13 sq.

4)D. A. Trotter, ‘The Vocabulary of Crusading in Old French', in: Medieval French Littérature and the Crusades 1100-1300 , Genève: Librairie Droz, 1988, p. 31-70. Cf. aussi G. C onstable, The Historiography of the Crusades, in: A. E. Laiou – R. P. Mottahedeh (eds.), The Crusades from the Perspective of Byzantium and the Muslim World, Washington, D.C.: Dumbarton Oaks Trustees for Harvard University, 2001, p. 1-22.

5)T. Deswarte, ‘Entre historiographie et histoire: aux origines de la guerre sainte en Occident', in: D. Baloup - P. Josserand (eds.), Regards croisés sur la g uerre sainte . Guerre, religion et idéologie dans l'espace méditerranéen latin (XIe-XIIIe s.) , Toulouse: C NRS-Université de Toulouse II-Le Mirail 2006), p. 67- 90.

6)G. de Nogent, Geste de Dieu pour les Francs. Histoire de la Première de la Croisade , éd.-trad.-introd. M.-C. Garand, Tournhout: Brepols, 1998.

7)C. Erdmann, Die Entstehung des Kreuzzgsgedankens , [ Forschungen zur Kirchen- und Geistegeschichte, vol. 6], Stuttgart: Verlag, 1936, p. 185-221. Trad. (en anglais) M. W. Baldwin – W. Goffart, The Origin of the Idea of Crusade , Princeton 1977.

8)Delaruelle, L'idée de croisade (op. cit., n. 2), p. 2-127.

9)Sur le fonctionnement du pouvoir étatique et ses relations avec le pouvoir ecclésiastique lors d e cette époque, cf. Louis Halphen , Charlemagne et l'empire carolingien , [B ibliothèque de Synthèse historique. L'évolution de l'humanité, vol. 33], Paris: Albin Michel, 1995 3 .

10) Erdmann, Die Entstehung, (op. cit., n. 7), p. 185-221.

11)J. Flori, Croisade et Chevalerie , XI e - XII e siècles, Brussels: De Boeck 1998, p. 13.

12)Ch. Brooke, Europe in the Central Middle Ages 962-1154 , [A General History of Europe Series, vol. III], London: Longmans- Green 1964, p. 237-269.

13) Comme il ressort de la correspondance du pape Grégoire VII avec l'empereur Henry IV. Cf. P. J. Geary (ed.), Readings in Medieval History. The Later Middle Ages , vol. II, Ontario : University of Toronto Press, 2010 4, p. 554- 578. Lagarde, La naissance de l'esprit laique, Bilan du XIIIème siècle, Paris 1948 2, p. 57. Cf aussi Grégoire VII : Registres, M. G., Epistolae selectae II, Berlin 1923, éd. Caspar, p. 552.

14)Cf. sa lettre à Guillaume de Bourgogne (1074) in Registre Grég. VII. I, 46. Sur les termes milites ou fideles Sancti Petri , cf . J. Riley-Smith, The First Crusade and the Idea of Crusading , London: Continuum, 4 2003, p. 5-7.

15)Erdmann, Die Entstehung, (op. cit., n. 7), p. 313. Sur les diverses connotations du terme, cf. J. Flori, L'essor de la chevalerie XIe-XIIe siècles , Genève: Droz, 1986, p. 155 sq.

16)Erdmann, Die Entstehung, (op. cit., n. 7), p. 117.

17)Grégoire VII : Registres , I, 46.

18) Cf. par exemple P. Damien, Epistolae IV, 9. PL 144, 313-316: « Comment donc des armées cuirassées s'emportaient-elles jusqu'à user du glaive pour des biens d'église terrestres et transitoires? Comment le fidèle se jetterait-il avec l'épée sur le fidèle, pour l'intérêt des choses viles ?».

19)Cf . M. Villey, La Croisade, essai sur la formation d'une théorie juridique , Paris: J. Vrin, 1942, p. 59 sq.

20)Erdmann, Die Entstehung, (op. cit., n. 7), 173 sq.

21)Décret de Gratien , XXIII, 8, pars II. éd. Friedberg, 1881.

22)Erdmann, Die Entstehung, (op. cit., n. 7), p. 313. Villey, La croisade (op. cit., n. 19), p. 48.

23)Villey, La croisade (op. cit., n. 19), p. 82.

24)P. Riant, Archives de l'Orient Latin, vol. I, Inventaire critique des lettres historiques des croisades , Paris 1884, p. 220.

25)PL 151, 483.

26)A. Dervensis, De ortu et tempore Antichristi , Turnhou t : D. Verhelst, 1976.

27) Cf. G. Constable, ‘Monachisme et Pèlerinage au moyen âge' , Revue Historique 258 (1977), p. 3-27.

28)A. Grabois, Le pèlerin occidental en Terre sainte au Moyen Age , Bruxelles: De Boeck-Larcher 1998, p. 37.

29)H. Gilles, ‘Lex Pelegrinorum', Cahiers de Fanjeaux 15 (1980), p. 117- 135.

30) Cf. par exemple le Concile de Châlons (813). PL 161, 877.

31)L. Brehier, L'Eglise et l'Orient au moyen âge: les Croisades , Paris: Gabalda Librairie Le coffre, J. Gabalda et Fils, 1928, p. 33 sq. Cf. aussi F. de Chatres , Gesta Francorum Hierusalem dans Recueil des Historiens des Croisades. Historiens Occidentaux, vol. III, Paris 1844, p. 324.

32) H. Hagenmayer, Chronologie de la première croisade 1094-1100, Darmstad, 1973 (repr. G. Olms), p. 136 .

33)G. D. M ansi, Sacrorum conciliorum et amplissima collectio , vol. 20, Venice 1775, p. 816.

34) A. Paravicini- Bagliani, La suprématie pontificale (1198- 1274), in: Α. Vauchez (ed.), H istoire du Christianisme, Apogée de la papauté et expansion de la chrétienté (1054- 1274), vol. 5, Paris: p. 575- 615.

35)Cf. le premier usage des termes dans Epistolae Bernardi , 363. PL 182, 561.

36)PL 114, 325.

37)Cf. P. Rousset, Les origines et ses caractères de la Première Croisade , Neuchâtel: La Baconnière, 1945, p. 70-71.

38)Villey, La croisade (op. cit., n. 19), p. 45 sq.

39)P. Rousset, Croisade. L'histoire d'une idéologie , Lausanne: L'âge d'homme, 1983, p. 28.

40)Villey, La croisade (op. cit., n. 19), p. 83.

41)Cf. Rousset, Les origines (op. cit., n. 37), p. 81-83.

42)P. Jaffé, Regestra Pontificum Romanum , vol. II, Lipsiae 1888 2, 5.703.

43) Ou même ses archanges. Cf. La Chanson de Roland ,  é d. Léon Gautier, Paris 1872, v. 3993.

44)Rousset, Les origines (op. cit., n. 37), pp. 83-87. 148-149.

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