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Mort et eschatologie: Un point de vue (et de vie) orthodoxe *

Alexandre Stavropoulos, Sciences humaines et théologie orthodoxe,
Questions d'anthropologie,
Athènes 2011, pp. 31- 42

 

Questions et réponses sur la mort

Ce serait certainement une banalité de dire que le phénomène de la mort a préoccupé et préoccupe tous les hommes. Plusieurs sont cependant les questions qui se posent quant aux causes de la mort, sa nature, son essence, ses résultats. Plusieurs interprétations sont proposées pour la solution de ce problème impor­tant, qui, de la part de notre Église, est caractérisé comme un mystère qui nous entoure (1). La destruction et la mort restent des phénomènes incompréhensibles et en dehors de l'ordre divin, tel que Dieu créateur l'avait déterminé. La dés­obéissance de l'homme au commandement de Dieu a conduit l'humanité loin de Dieu vivant, ayant comme résultat pour l'homme d'être séparé de la source de la vie et d'aboutir à la mort (Gn 2,16-17; 3,19; cf. Dé 30,15,19).

Ce qui se trouvait pourtant dans l'intention de Dieu, à propos de l'homme, ce n'était pas sa mort. Pour Dieu, la destinée de l'homme était de vivre auprès de Lui. Ceci est formulé de manière catégorique, lorsque le Christ atteste la raison de son incarnation et de son arrivée sur la terre: «moi, je suis venu pour qu'on ait la vie et qu'on l'ait surabondante» (Jn 10,10). L'insubordination à la volonté de Dieu, considérée comme péché, a conduit l'homme à sa conséquence «natu­relle», à la mort, que Dieu lui-même avait annoncée. Dès lors, c'est la mort qui détermine, comme une constante mathématique, la condition humaine.

La mort corporelle supprime, comme il est évident, toute ligne de communi­cation avec le défunt et certifie d'une manière tragique la fin de l'existence hu­maine. Il n'est plus possible, par des forces humaines, d'avoir la certitude sur la continuité de la vie au-delà de la mort. Ce que nous avons qualifié, un peu plus haut, comme condition humaine, reste un mystère profond, devant lequel l'homme est incapable par lui même de donner une réponse quelconque. L'in­certitude concernant l'au-delà est partagée par toute l'humanité.

La philosophie antique avait comme préoccupation majeure la ìåëÝôç èáíÜôïõ (meléti thanatou, littéralement l'étude de la mort) dans le sens d'un en­traînement à la mort, de sorte que les termes philosophie et «meleti thanatou», étude de la mort, ont été considérés pendant une longue période de l'histoire de la philosophie comme termes alternatifs et identiques (2).

Les différentes religions ont essayé aussi de donner des réponses diverses à ce sujet discutable. Je ne tiens pas pourtant à y insister, puisque d'autres orateurs au­ront l'occasion d'en parler.

La réponse que le christianisme a donnée, a été donnée à un niveau person­nel; cette réponse était une personne: Le Seigneur Ressuscité. Saint Paul a adressé ce message personnel au cœur même de cette philosophie, considérée comme étude de la mort, à Athènes. Comme nous le savons très bien, ce message a été repoussé de la plupart de ses auditeurs (Act 17,22-34). Ce refus n'empêche pas que Jésus-Christ soit l'origine de la victoire sur la mort. «Il est Premier-né d'entre les morts» (Col 1,18; Ap 1,5), «prémices de ceux qui se sont endormis» (1 Cor 15,20). Par sa mort, Il a empiété la mort, il a annulé la distance entre l'homme et Dieu; comme Dieu-Homme, Il a rétabli les différences et l'homme s'est approché de la vie et lui a été donnée la possibilité de vivre tant qu'il le dési­rait.

 

Les droits de la mort et leur dépassement

Certes la mort demeure encore une forme d'abolition de la vie. Dans notre condition humaine, la mort a ses propres droits. Ses résultats décomposants sont évidents. Elle continue d'exercer son oppression sur le corps et de le dissoudre en éléments dont il est constitué. En apparence, il lui est permis d'avoir les mêmes droits sur le corps comme avant - avant la victoire du Christ sur elle. Mais, en réalité, elle n'a plus sa raison d'être, ayant perdu son aiguillon. La mort peut être envisagée maintenant comme un serpent qui mord, mais qui ne dispose plus de poison; comme une abeille qui pique, mais qui ne dépose plus son aiguillon em­poisonné. Elle continue sûrement d'occasionner des catastrophes, comme un en­nemi vaincu qui se retire et, en s'éloignant du pays occupé, fait tout disparaître par la vengeance. Cependant la mort, même ses droits, elle ne les exerce plus que de façon provisoire. Un jour, ils lui seront enlevés définitivement. Saint Paul cer­tifie que le dernier ennemi détruit sera la Mort (I Cor 15,26). En ce moment «tous revivront dans le Christ. Mais chacun à son rang: comme prémices, le Christ, ensuite ceux qui seront au Christ, lors de son avènement» ( I Cor 15,22-23).

Toutefois, les chrétiens ont vaincu dès maintenant la mort par Notre Seigneur Jésus-Christ. Pour eux, la mort n'est pas la fin de la vie mais une nouvelle gestation; comme le grain qui «ne reprend vie s'il ne meurt» (l Cor 15,36), les fidèles éprouvent cette vie dès maintenant par la «mortification vivifiante» de l'aiguillon de la mort qui est le péché (l Cor 15,56). Celle-ci n'est obtenue que par l'obéissance à la volonté de Dieu. Les chrétiens deviennent d'une certaine fa­çon, au modèle de Notre Seigneur Jésus-Christ, «obéissants jusqu'à la mort» (Phil 2,8), «en crucifiant la chair avec ses passions et ses convoitises» (Gai 5,24). En imitant le second Adam, ils remplissent les manques du premier Adam. A la désobéissance d'Adam et d'Eve, ils opposent leur obéissance. A leur paresse, et à la solution proposée par le serpent, qui leur paraissait facile, en l'occurrence de soustraire la perfection (déification) une fois pour toutes par le goût immédiat du fruit défendu (Gn 3,1-5), ils opposent un travail ardu et appliqué des com­mandements de Dieu pour une durée de temps, que le Seigneur leur accordera. Ils recherchent le temps perdu d'Adam et d'Eve non pas d'une manière rétros­pective, mais prospective. Ils visent l'avenir en le vivant dès maintenant, en met­tant l'accent sur la vie, et de cette manière ils contrebalancent la mort. Ils vivent la fin avant la résurrection au dedans de la mort et vainquent la mort ensevelis avec le Christ et vivent une vie nouvelle (Rm 6,4-5). Ils vivent la fin comme une fin in­terminable et le début comme un début sans commencement, parce que le com­mencement ne commence pas avec eux et la fin ne finit plus avec eux.

 

Approche eschatologique

Par ce que nous venons d'exposer, il apparaît que «des choses restent ensemble, qui autrement sont séparées». On dirait précisément que ceci constitue l'œuvre de l'eschatologie ou plutôt l'œuvre de l'approche eschatologique des choses. Une telle considération ramène ici et maintenant un certain sens de la réalité eschato­logique (3). Comme il est bien connu, ceci est obtenu de façon certaine et unique, dans le cadre du culte de l'Église, selon les règles de ce que nous appelons temps et espace liturgique vécu. Comme pour toutes les choses vécues dans l'Église, l'approche eschatologique est la meilleure.

a. En premier lieu, sous cette perspective eschatologique, l'œuvre que nous entreprenons dans la vie, et la peine que nous nous donnons, ne sont pas vaines. Nous devons travailler toujours en progrès dans nos œuvres et dans l'œuvre du Seigneur ( I Cor 15,58). La mort ne signifie pas la fin, le terme qui marque notre vie. La phrase: «mangeons et buvons, car demain nous mourrons» (I Cor 15,32), qui pourrait retentir comme un cri de résignation, en relation avec un avenir sans espoir, peut aussi être comprise comme une exigence pour une vraie nourriture et une vraie boisson (cf. Rm 14,17), qui auraient la possibilité de nous conduire à la vie. Cette phrase mentionnée pourrait être une réplique à l'invitation du Seigneur «prenez, mangez, ceci est mon corps», «buvez-en tous; car
ceci est mon sang» (Mt 26,26-27). A une vie qui pourrait être comprise comme une simple survivance, les chrétiens s'intéressent pour une vie qualifiée, pour cette vie qui résulte de Celui qui nous assure que Lui-Même est la Vie (Jn 14,6;cf. 6,47-59).

b. En second lieu, l'œuvre que nous opérons durant notre vie terrestre, n'a
qu'une valeur relative; elle n'est pas d'une valeur absolue. Elle s'effectue en référence à quelque chose d'autre; elle ne nous réduit pas dans les limites d'ici et maintenant, au-deçà; elle nous joint avec l'au-delà, le là et l'après.

c. Ajoutons encore que l'évaluation de notre œuvre, autant que nous la jugeons encore comme une œuvre valable, ne dépend pas de nos seuls critères. Elle est jugée maintenant, au moment de notre mort et au jugement dernier. La conscience, que notre vie est jugée, et plus particulièrement qu'un jugement de notre œuvre aura lieu quand le Christ viendra dans sa gloire (Mt 25,31 s.), nous rend très attentifs; elle nous aide à nous rappeler de notre mort et de notre responsabilité à rendre compte devant le Tribunal terrible du Christ. Nous sommes alors portés à cultiver la mémoire et l'étude de la mort sur laquelle les Pères de l'Église ont autant insisté (4).

d. Cette mémoire et étude de la mort, ne consistent pas en une attitude de plainte et de reproche envers notre condition humaine. Elle est plutôt une considération de vue d'ensemble sur notre vie, de manière à ne pas nous limiter aux données du moment. Il existe un avenir. Il existe la mort, mais la Résurrection est aussi une réalité. Essentiellement, cette étude de la mort devient une étude de vie, une étude de la résurrection. C'est une application de l'impératif du Seigneur: «veillez donc» (Mt 24,42), ce que Clément d'Alexandrie interprète comme «meletate zein», «étudiez à vivre». Bien sûr, ici étude (meléti) ne signifie pas une préoccupation théorique au sujet de la mort ou de la vie; elle signifie plutôt mort, mortification, vie, résurrection. Étude signifie ici ascèse, exercice, entraînement, pratique, comme Lazare qui,à son éveil par le Seigneur, a éprouvé
par expérience la Résurrection commune qui aura lieu lors du jugement dernier (5).

e. Le chrétien peut réussir quelque chose d'équivalent, par son combat quotidien contre les chutes, et se lever après sa chute. La mort naturelle qui viendra, atteindra chacun de nous, dans l'état dans lequel il se trouvera. C'est dans cet état qu'il partira pour le voyage éternel: soit dans le bien soit dans la chute. Il doit alors prendre soin de se lever encore et encore après chaque chute, afin que la mort le trouve debout. Une telle attitude désigne dans sa trente huitième parole l'Abbé Sisoe le Grand, envers un frère, qui lui demanda conseil, que faire après une chute qu'il avait subi. Nous ne pourrions pas trouver un exemple plus illustratif de cette étude sur la vie, la mort et la résurrection et décrire le chrétien si
non comme l'homme en effort continu de se lever et de ne pas rester dans sa
chute (6).

f. La mémoire de la mort qui rend présent, qui présentifie l'avenir, peut aussi conduire à une réconciliation permanente de l'homme avec Dieu et les autres. Elle peut nous inspirer une attitude de pardon. Ce qui a lieu d'habitude, c'est que nous pardonnons tout le monde, même ceux qui nous haïssent ou ont commis une injustice envers nous, ceci se répète dans la pratique quotidienne, lorsque nous demandons mutuellement pardon l'un à l'autre. Dans les pays orthodoxes, nous rencontrons une forme caractéristique de salutation. L'un salue en disant: «pardonne-moi» ou «pardonnez-moi». Les autres répondent «pardonné» (participe passé, dont le verbe auxiliaire est sous-entendu), avec la signification sous-jacente «que tu sois pardonné». On utilise aussi l'expression «que Dieu te pardonne». Ces allocutions remplacent les expressions courantes ailleurs: «sa­lut» «au revoir» etc. (7).

Remarque: Une autre attitude très courante dans les sociétés contemporaines est celle qui évite de prononcer le terme de civilité et d'amitié «adieu» (à Dieu). Comme si cette expression cacherait un renvoi, une référence médiate au juge­ment dernier où tous et toutes, après toutes les salutations successives sur la terre, nous allons nous rencontrer devant Dieu. Un tel refus se combine parfaite­ment avec la pratique contemporaine qui essaie d'éviter dans nos discussions de parler de la mort: la mort est absente. Au lieu de pratiquer la mémoire de la mort on s'exerce aujourd'hui à l'oubli de la mort. La plupart de nous essaie d'oublier la mort. D'autres orateurs ont déjà analysé ce phénomène.

 

Approche pédagogique de la mort

Cependant, ce n'est pas du tout vrai qu'en oubliant la mort, nous allons résoudre la question. Tôt ou tard, chacun de nous sera affronté à la mort. Il n'est pas possi­ble que la crainte de la mort nous fasse repousser l'idée ou éloigner la réalité de la mort. A ce qui se fait dans nos sociétés aujourd'hui, nous pouvons prétendre que notre Eglise tend à exercer une préparation pédagogique de l'homme à la mort. Les Saintes Ecritures, les textes des Pères de l'Eglise, les histoires de moines du désert, les Vies des Saints, le culte, offrent un matériel très riche, qui, exploité d'une manière convenable, pourrait rendre une aide nécessaire et précieuse concernant l'éducation des fidèles à la mort. Dans toutes ces sources et sous diverses formes, l'enseignement de l'Église est exposé et illustré par différents modes de réalisation des vérités de la foi.

Plusieurs attitudes de vie y sont proposées; des témoignages sur la confronta­tion de cas difficiles sont déposés. Nous rencontrons des récits présentant des exemples didactiques. Les reliques non corrompues des Saints témoignent dès maintenant sur le dépassement des conséquences extrêmes de la mort. Des his­toires à propos des animaux sauvages (fauves) qui restent tranquilles en présence des personnes saintes, montrent que la Sainteté, par la grâce de Dieu, peut arrêter les puissances qui attirent la destruction, parce que l'homme «garde l'image et la ressemblance sans tache».

La mort n'est pas un mot tabou que nous nous forçons, au moment de sa pro­nonciation, à l'exorciser ou à le supprimer de notre conversation. Par contre, l'Église sait, de façon merveilleuse, établir dans son culte, la mémoire de la mort. Dans son cycle des prières du jour et de la nuit, l'Église met aux lèvres des fidèles de sollicitations qui se réfèrent à la mort, à sa mémoire. Les chrétiens prient, afin que notre fin soit chrétienne, que nos actes trouvent grâce devant le Christ, le juge. D'autres prières se réfèrent à l'attente de la Résurrection des morts, à la vie du siècle futur, à l'avènement du Royaume de Dieu. L'Église prie le Seigneur de se souvenir de tous ceux qui sont endormis dans l'espérance de la résurrection pour une vie éternelle. Les fidèles adressent leur prière à la Vierge pour qu'Elle les assiste au moment de leur sortie (exode) de la vie terrestre vers la vie éternelle et ils prient aussi leur Ange de ne pas permettre au méchant démon de dominer sur eux en exploitant les faiblesses de leur corps mortel. Une telle éducation quoti­dienne aide finalement au dépassement peu à peu de la crainte de la mort. Ainsi se crée lentement un espace de passage de la mort à la vie même dans la vie quo­tidienne (cf.Jn 5,24).

 

Exemples vivants - Nécessité des guides habiles

Pour un tel passage, nous sommes encouragés par des exemples vivants des gens (hommes et femmes) qui ont dépassé cette crainte de la mort et qui nous le té­moignent par leur vie propre. C'est avec une très grande émotion que j'ai lu le journal d'un moine du Mont Athos, en me préparant pour ce congrès interna­tional.

En se référant à la Sainte Montagne, l'auteur dit que «c'est le seul endroit où la mort est attendue heureusement et elle est si tranquille» (p. 29). Un peu plus loin, il fait la remarque suivante: «Quelle intrépidité concernant la mort. Il n'est pas facile de se moquer de la mort. De faire venir les défunts dans la discussion comme des vivants» (p. 12). «De vivre le présent comme la fin. De vivre tou­jours la fin» (to éschaton, p. 59-60) (8).

Le même auteur raconte le cas suivant, celui d'un moine qui chaque matin se prosternait devant le tombeau de son père spirituel et lui demandait sa bénédic­tion (p. 42). On raconte aussi des cas où des enfants spirituels arrivés au bout de leurs forces à cause de la maladie, demandent la permission du Prieur de leur Monastère afin de partir pour leur voyage vers l'éternité.

Ayant pratiqué toute une vie l'obéissance, ils n'osent même pas mourir sans la permission-bénédiction de leur père spirituel. Les mêmes attitudes traversent les siècles. Je me souviens d'un cas analogue passé au sixième siècle. Il s'agit d'une conversation entre le jeune Dosithée mourant qui s'adressait à son abbé Doro­thée (moitié du sixième siècle dans la région de Gaze à Palestine). Voici ce dia­logue d'une extrême subtilité, qui pourrait être une source d'inspiration pour no­tre travail pastoral. Je cite: «Comment va la prière, Dosithée? (il s'agit de la prière de Jésus dont nous parlerons plus tard).

•  Pardon Seigneur, je n'ai plus la force de la soutenir.

•  Laisse donc la prière; souviens-toi seulement de Dieu et pense qu'il est de­vant toi».

Il souffrait beaucoup, et manda au Grand Vieillard (il s'agit de Barsanuphe): «Laisse-moi partir, je n'en peux plus!» Le vieillard lui fit répondre: «Patience, mon enfant, car la miséricorde de Dieu est proche».

Le bienheureux Dorothée le voyait souffrir beaucoup et craignait qu'il en eût détriment. De nouveau, après quelques jours, Dosithée fit dire au Vieillard: «Maître, je suis à bout de forces!». Alors le Vieillard lui répondit: «Va en paix. Prends place auprès de la Sainte Trinité, et intercède pour nous» (9).

Une telle attitude, ne correspond-elle pas à cette approche eschatologique dont nous avons parlé au début de notre exposé? Tout ce qui a été déjà acquis dans le culte, dans la liturgie, est transposé dans la vie quotidienne. Mais pour que ce transfert ait lieu nous avons besoin de l'assistance de guides habiles. Cha­cun de nous n'est pas toujours capable de réussir ce transfert par ses propres moyens. Heureux, tous ceux qui se sont trouvés auprès de gens pareils.

Sur ce point j'aimerais vous rapporter le témoignage concret d'un vénérable, d'éternelle mémoire, Vieillard (Géron), qui s'est endormi dernièrement en Grèce. Il a été moine au Mont Athos et guide spirituel de milliers et de milliers d'hommes. Sa renommée a été mondiale. Nous pouvons prétendre que le Père Porphyrios -tel est son nom- a été témoin de la Résurrection selon le sens que donnent les textes évangéliques (Act 1,22). Vous allez le constater vous mêmes, par la lecture des lignes que je vous propose. Ce témoignage m'est parvenu par l'intermédiaire d'un ami qui a été un de ses fils spirituels. Je cite: «Quand je suis devenu moine je me sentais mieux. Je suis devenu plus puissant, même du point-de-vue de ma santé corporelle. Tandis qu'avant j'étais maladif, depuis ce temps-là je suis devenu plus sain et résistant à la fatigue, avec un courage psychique. A proprement parler je me sentais éternel. L'Église est un mystère. Celui qui entre dans l'Église ne meurt pas, il est sauvé, il est éternel. C'est ainsi que je me sentais toujours éternel, comme si j'étais immortel». En disant ces paroles, le visage du Vieillard s'illuminait et il continuait avec un air réfléchi: «Depuis que je suis de­venu moine je crois que la mort n'existe pas. Cette idée me possède ... El je vous le confesse mes frères, que toujours je sens l'amour de Dieu ... Et dès ce mo­ment-là, c'est que je comprends, que je vois certaines choses!».

Telle était la conviction que le Père Porphyrios a essayé de transmettre à ses enfants spirituels, et insuffler dans leurs coeurs.

 

Direction spirituelle de peuples entiers

En agissant ainsi, ce père spirituel a voulu par son attitude, leur inspirer ce que notre Eglise essaie depuis des siècles de réussir auprès des peuples avec lesquels elle entre en contact et de le faire imprégner dans leurs sociétés. En l'occurrence «influencer la formation d'une civilisation saine». Nous avons de bonnes raisons à croire que «la doctrine orthodoxe constitue la base de la tradition culturelle du peuple grec en général et de son attitude dans la confrontation de la mort et du deuil. Ceci n'exclut certainement pas des influences et des résidus préchré­tiens» (10). En tout cas, la juste évaluation de la grandeur des influences diverses reste toujours difficile.

De toute façon, nous avons l'impression que la spiritualité byzantine a influencé l'âme populaire et a cultivé les peuples balkaniques. Certains d'eux ont été plus influencés que d'autres. Dans la tradition, par exemple, roumaine «la mort, comme un événement d'ordre naturel, occupe une place secondaire et ne provoque pas le désespoir, la désorientation, la crainte que l'homme contempo­rain ressent devant elle ... Parce que la mort n'est pas une fin, un bout, une dis­parition de la personne humaine, mais un passage dans d'autres horizons, où l'âme continue son existence, ses occupations habituelles» (11).

Les peuples balkaniques influencés ainsi par la foi orthodoxe ont pu se tenir courageusement face à la mort, pourchasser l'exercice libre de leur foi et entre­prendre la libération de leurs pays du joug étranger. Ils se sont insurgés contre les occupants turcs -qui étaient des musulmans- «pour la foi sainte au Christ et la liberté de la patrie» selon leur cri de guerre. La même foi a inspiré et inspire même aujourd'hui des combats respectifs (Chypre et ailleurs). Le cri patriotique «liberté ou mort» est imprégné fortement par le message chrétien sur la liberté, la dignité de l'homme et de l'audace envers la mort. Cette audace est cultivée sur deux niveaux, un niveau collectif et un niveau personnel.

 

La prière de Jésus

Cette audace est surtout le fruit du contact continu du chrétien orthodoxe avec «le prince de la vie» (Ac 3,15), Notre Seigneur Jésus-Christ, que nous le sup­plions d'avoir pitié de nous par l'invocation de son nom. La prière de Jésus (12) (la formule connue: Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi) devient une sorte de véhicule, pour le passage du chrétien de la mort à la vie (Jn 5,24); c'est l'invocation nostalgique qui réalise la liaison de l'ici vers l'au-delà, du main­tenant vers l'avenir; une invocation dramatique afin que notre existence mortelle soit engloutie par la vie (cf. 2 Cor 5,7). Cette invocation est comme si elle répète cet appel archaïque de Saint Paul: Marân athâ, «Seigneur viens» (I Cor 16,22; cf. Ap 22,20).

 

Les chrétiens témoins de la Résurrection

La question qui se pose maintenant est, comment pouvoir faire résonner ce mes­sage de vie, afin que les gens puissent dépasser la crainte de la mort, même s'ils vi­vent dans le cadre de cette énorme nécropole qu'est devenue notre planète. Certes, l'homme contemporain n'est pas du tout enthousiasmé avec l'idée de la mort, et plus particulièrement lorsque l'espoir lui manque.

Est-il possible que quelque chose puisse vraiment être changé rien que par le fait que nous, chrétiens, devenions les porteurs de cet espoir, les témoins de la Ré­surrection? D'une résurrection qui s'accomplit lentement, dès maintenant. Et comment! Notre corps et notre âme deviennent de façon paradoxale impérissa­bles par notre participation au corps et au sang du Christ à la Sainte Eucharistie, qui est appelée «médicament d'immortalité» (pharmakon athanassias). C'est ainsi que rien ne nous séparera de l'amour du Christ, de l'amour de Dieu (Rm 8,35-39).

Cet amour reçu de Dieu, s'il est dirigé vers nos frères et partagé avec eux, «surmontera la crainte que la mort fait naître aux âmes des hommes; l'amour en­courage la foi à Dieu et à l'immortalité de l'âme» (Dostoïevski). Le suprême ga­rant pour tout cela, est Notre Seigneur Jésus-Christ, qui nous rassure, en posant sur nous sa main droite, et dit: «Ne crains pas, je suis le Premier et le Dernier, le Vivant; je fus mort et me voici vivant pour les siècles des siècles détenant la clef de la Mort et de l'Hadès (de l'enfer)» (Ap 1,17-18).


NOTES

* Texte de participation à une Table Ronde intitulée Aspects théologiques. Publié dans L'assis-tenza al morente. Aspetti socio-culturali, medico-assistenziali e pastorali. Atti del Congresso Internationale, Roma, 15-16 marzo 1992. Vita et Pensiero, Milano 1994, p. 275-286. Un texte grec est publié dans la revue «0 Ephimérios» 1992, p. 104-106, 128-131,152-155.

(1) Voir différents tropaires de l'Office pour les défunts qui sont attribués à Saint Jean Damascène. N. Vassileiadis intitule son livre, Le mystère de la mort (O Sotir, Athènes 1991). A. Théodorou a écrit un commentaire détaillé sur l'office des défunts, «Impeccables en leur voie alléluia», Commentaire interprétatif à l'Office des défunts (en grec), Apostoliki Diakonia, Athènes 1990. Père Ph. Pharos a fait une approche pastorale de cet office dans son livre sur le deuil: Le deuil. Approche orthodoxe, folklorique et psychologique (en grec), Akritas, coll. «Psychologie Pastorale», Nea Smyrni 2 1981, p. 156-169).

(2) Sur la perception traditionnelle de la mort dans la pensée grecque et la modification appor­tée par Socrate, voir l'article de J. Bels, Socrate et la mort individuelle. Sur la modification socratique de la perception traditionnelle de la mort dans la pensée grecque, «Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques», 72 (1988), p. 437-442.

(3) Voir l'article d'A. Schmemann, Liturgie et eschatologie (en grec), «Grigorios o Palamas», 69 (1986), 709, p. 49, et O. Clément, Transfigurer le temps. Notes sur le temps à la lumière de la tradition orthodoxe, Delachaux et Nestlé, Neuchâtel-Paris 1959, p. 159-167.

(4) A. Fischer, M åëÝôç èáíÜôïõ , Eine Skizze zur frühen griechischen Patristik, dans Wegzeichen, Augustinus Verlag, Würzburg 1971, p. 43-54; A. M. Haas, Mort mystique. 1. Période patristique, dans Dictionnaire de Spiritualité, 1980 (LXX-LXXl), coll. 1777-1782 ; C. Malandrakis, The mindfulness of death according to the ascetic patristic tradition, "Theologia", 1988,59/2, p. 346-360 ; S. Sophrony (Archimandrite), The Grâce of mindfulness of Death, dans son livre We shall see him as ht is (l John 3,2), Stavropegic Monastery of St. John the Baptist, Essexl988,p. 10-18.

(5) Les deux citations de Clément «meletate zein» et «meletésas ten anastasin» provenant des Stromates V 106, 1: GCS 52, 397 et du Pédagogue 1 6, 3: GCS 12, 93, sont reprises de l'article de Ficher, ÌåëÝôç ..., p. 54, notes 92 et 95.

(6) Gerontikon 197, p. 114. Cf. A. M. Stavropoulos, La psychologie pastorale comme la psy­chologie de l'homme en effort continu de se lever et de ne pas rester dans sa chute, dans J. Kornarakis - A. M. Stavropoulos, Psychologie pastorale et vie spirituelle, Kyriakidis. Thessaloniki 1981, p. 83-94.

(7) Sur les difficultés du pardon voir: A. M. Stavropoulos, Si amas veni, «O Ephimérios», 1991,1 octobre, p. 296-298.

(8) Moïse (L'Hagiorite), Veillée à la Sainte Montagne (en grec), Akritas, Nea Smymi 1990, pp. 29, 42, 59, 60.

(9) Dorothée de Gaza, Œuvres Spirituelles, «Sources Chrétiennes», n. 92, Éd. du Cerf, Paris 1963; Vie de S. Dosithée, paragraphe 10, p. 139, versets 11-22.

(10) Pharos, Le deuil..., p. 22. Il a raison quand il prétend que «l'office orthodoxe pour les défunts est un exemple excellent de la manière par laquelle la théologie orthodoxe influence la for­mation d'une civilisation saine». Id., L'Orthodoxie comme expression culturelle (en grec) «Grigorios o Palamas», tiré à part du volume 60 (1977) N°661, p. 16.

(11) Staniloae, La foi chrétienne dans la tradition populaire roumaine (en grec), traduit du français par P. Lialiatsis, «Synaxi», 1985, 14, p. 25-33: cf. les notes 1 et 2 du traducteur de l'article en grec P. Lialiatsis, p. 27 el 29.

(12) Sur la prière de Jésus voir T. Spidlik, La spiritualité de l'orient chrétien, Manuel systématique, «Orientalia Christiana Analecta», 206, Pontificium Institutum Orientalium Studiorium, Rome 1978, p. 305-310 ; O. Clément, Transfigurer le temps. Notes sur le temps à la lumière de la tradition orthodoxe, Delacheux et Niestlé, Neuchâtel-Paris 1959, p. 169-171.


Bibliographie

Allen J., The Orthodox Pastor and the Dying, «St. Vladimir's Theological Quarterly», 23 (1979), l,p. 23-39.

Clément O., L'esprit de Soljénitsyne (en grec), Librairie de «Hestia», Athènes, 337 p.Voir la première partie «Près de la mort» p. 5-48.

Gerontikon (To), Apophtegmata patrum (en grec), «Astir», Athènes 1970, 166 p. Mantzaridis G., La valeur de la vie humaine selon les Pères de l'Eglise (en grec), «Grigorios o Pallamas», 69, No 709 (janvier-février 1986), p. 12-21. Méan F., L'au-delà et l'enfer chez les pères du premier millénaire chrétien, dans Quelle re­ligion pour l'Europe? Un débat sur l'identité religieuse des peuples européens, Textes et propos rassemblés par Démètre Théraios, Georg éditeur, Genève 1990, p. 197-211 (discussion p. 212-230).

Mitsopoulos N., La mort. Spirituelle, corporelle, éternelle, Athènes 1973 (en grec); Id., La soi-disant euthanasie, Athènes 1980, 121 p. (en grec). Papavasileiou A., Le devoir à vivre, Nicosie 1985, 64 p. (en grec).

Paraskevaidis Ch. (Métropolite de Volos), Nouveaux aspects du problème d'euthanasie, Athènes 1986, 20 p. (en grec).

Stavropoulos A. M., Mémoire et oubli dans la Sainte Liturgie (en grec), Éd. «Lychnos», Athènes 1989, 129 p.; ID., En discutant sur la mort, «O Ephimérios», 15 Octo­bre 1991, p. 312-313 (en grec).

 

 

 

 

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