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Grégoire de Nysse et l'origine de la fête de l'ascension

Jean Danielou, Kyriakon, Festschrift Johannes Quasten, vol. II , Aschendorff, Münster, Westfalen, 1970, pp. 663- 666

 

La date du sermon de Grégoire de Nysse sur l'Ascension (P. G., 46, 689 D-693 C; Gebhardt 323-327) est importante, car ce sermon paraît le plus ancien que nous possédions sur cette fête. Il en existe un de Chrysostome, mais qui, nous le verrons, est postérieur (P. G., 50,443-452). La question est de savoir s'il s'agit aussi du plus ancien témoignage sur l'existence de la célébration de l'Ascension au 40e jour. Nous possédons un certain nombre de témoignages sur l'importance de ce quarantième jour, dans le première moitié du IV e siècle. Ils ont été rassemblés par Cabié (1). Mais aucun ne dit que l'Ascension était célébrée ce jour-là. Par ailleurs les allusions durant la même période à une célébration de l'Ascension ne précisent pas qu'elle avait lieu le quarantième jour. Tout au contraire ce mystère était célébré le jour de la Pentecôte. C'est encore le cas à Jérusalem à la fin du IV e siècle, au témoignage d'Ethérie (2).

Quelle était la situation en Cappadoce? Il semble qu'il y avait là aussi une célébration du quarantième jour. Le sermon de Grégoire porte comme titre: «Pour le jour appelé ἐπισωζομένη selon la coutume locale de Cappadoce, qui est l'Ascension de Notre-Seigneur Jésus-Christ» (Gebhardt, 324,2-5). Le terme ἐπισωζομένη est jusqu'ici inexpliqué. Il paraît bien dans notre texte donner le nom traditionnel du jour, l'Ascension étant une détermination nouvelle. On retrouve à Antioche, chez Chrysostome, dans un sermon de 387, le même terme «Pour le dimanche de l' ἐπισωζομένη » (P. G., 49,187). Il s ' agit du dimanche précédant le quarantième jour, comme on le voit dans Const. Apost. V, 20, 2. Mais le sermon ne contient pas la moindre allusion à l'Ascension. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, la coutume locale de Cappadoce était apparentée à celle d'Antioche.

Mais on ne voit pas, avant le sermon de Grégoire, que l'Ascension soit célébrée ce quarantième jour en Cappadoce. Basile n'a rien en ce sens. Grégoire de Nazianze, qui a de nombreux sermons liturgiques, n'en a pas pour l'Ascension. Bien plus il développe le thème même du sermon de Grégoire, avec les mêmes citations, dans un sermon pour le jour de Pâques qui est du 9 avril 383 et dont le sermon de Grégoire dépend peut-être. Amphiloque d'Icône mentionne l'Ascension dans son sermon sur la μεσηπεντηκοστή (P. G., 39, 124 A-B). Mais le contexte paraît bien marquer qu'il fait allusion à la célébration du mystère de l'Ascension le cinquantième jour, puisqu'il souligne que la μεσηπεντηκοστή se trouve au milieu des deux grandes fêtes de Pâques et de l'Ascension. La première mention absolument explicite de la célébration de l'Ascension le quarantième jour se trouve dans les Constitutions Apostoliques (V, 20,2), dans leur dernière rédaction, mais celle-ci est des dernières années du IV e siècle.

Le sermon de Grégoire paraît donc marquer la toute première apparition de la célébration de l'Ascension au quarantième jour. On remarquera que la fête porte encore son titre ancien et que l'allusion à l'Ascension est surajoutée. On notera en second lieu que le thème de l'Ascension y est développé ex obliquo Grégoire est amené à développer le thème de l'Ascension à propos du Psaume 22, qui fait partie des lectures du jour. Il semble qu'il introduit le thème de l'Ascension dans la fête du quarantième jour. Et cela se comprend si jusque-là, en Cappadoce comme ailleurs, le thème était commémoré soit le jour de Pâques, comme un aspect du mystère pascal dans sa totalité, soit plus particulièrement au terme du temps pascal, à la Pentecôte.

Or il est normal que ce soit après le Concile de 381 et en Cappadoce que se soit fait le transfert. En effet l'objet principal du Concile avait été de définir la divinité de l'Esprit-Saint. On comprend que l'accent à partir de là ait été mis principalement sur la descente de l'Esprit-Saint à la fête du cinquantième jour. Aussi bien est-ce le thème des sermons sur la Pentecôte de Grégoire de Nazianze et de Grégoire de Nysse. Mais dès lors l'Ascension n'était plus solennisée. Il y avait de nombreuses raisons de la rattacher au quarantième jour. Celui-ci était déjà une date importante dans la vie ecclésiastique. Par ailleurs les Actes des Apôtres fixent l'Ascension du Christ au quarantième jour. Il est bien possible que Grégoire de Nysse ait joué un rôle dans la création de la fête. Karl Holl a justement noté que «le rôle de la Cappadoce et des Cappadociens ont joué dans le développement de l'année liturgique n'a pas été suffisamment relevé» (3). Et il notait cela à propos de l'Ascension. Mais précisément dans ce cas c'est Grégoire de Nysse seul qui est directement en question. C'est donc lui qui a pu avoir le rôle décisif dans la création de la fête.

Si l'ensemble de nos remarques sont exactes, elles nous permettent déjà certaines déterminations. La fête de l'Ascension au quarantième jour est postérieure au Concile de 381. Elle doit même lui être postérieure de quelques années, si elle est en fait une conséquence de la concentration sur l'effusion de l'Esprit-Saint de la fête du cinquantième jour. D'autre part elle est sûrement attestée après 390. Les deux témoignages absolument explicites sont en effet d'une part celui des Constitutions Apostoliques, qui sont des dernières années du siècle, d'autre part celui du sermon de Chrysostome. Celui-ci a été prononcé à Antioche. Il se situe donc entre 386, où commence la prédication de Chrysostome, et 398, où il part à Constantinople. Tillemont le situait en 392. Le sermon de Grégoire doit donc se situer entre 381 et 392. L'étude littéraire du texte et sa comparaison avec le texte de l'oeuvre de Grégoire nous permettent - ils d'arriver à une approximation plus grande ?

Le sermon se présente sous la forme d'un commentaire des Psaumes 22 et 23, précédé d'une introduction sur l'utilité des psaumes. On pourrait penser que ce sermon se situe dans la mouvance du Commentaire Sur les inscriptions des Psaumes, qui est de 376-378. Mais le ton est bien différent et le sermon présente de nombreux contacts avec les oeuvres de la fin de la vie de Grégoire, spécialement avec les Homélies sur le Cantique des Cantiques. Dans l'introduction, il est question des «âges spirituels» auxquels sont adaptés les divers psaumes (323,3); le même thème apparaît dans le prologue des Homélies (18,3-4); dans le traité Sur les Psaumes, il n'était question que de l'adaptation des psaumes aux circonstances de la vie ordinaire (1,2; 29-30). Dans l'énumération des usages des psaumes pour la vie spirituelle, nous avons l'expression ἐπιτραπέλιος εὐρροσύνη (327,13-14), qui ne se retrouve que dans la Vie de Moïse (II, 247), qui est plus tardive encore.

Le commentaire du Psaume 22 présente d ' abord le thème du «Bon Pasteur, qui devient tout, en distribuant ( καταμερίζων ) sa grâce proportionellement ( προσφόρως ) aux besoins» (324,1-2). Ceci se retrouve avec les mêmes mots dans Contr. Eun., III, 9-10, qui est de 381-383. Un trait curieux est que Grégoire, au lieu de donner la traduction des LXX, τόπος χλόης , donne celle d'Aquila, πόα νομῆς . Or dans Contr. Eun. III, 8,10 νομή est présenté comme équivalent de τόπος χλοῆς . Et par ailleu r s dans Hom. Cant. 2,61,9-12, nous lisons à propos du Pasteur: «Montre-moi le lieu de verdure ( τόπος χλόης ) et l'eau du repos ( ὕδωρ ἀναπαύσεως ) (Ps. 22,2), conduis-moi vers l'herbe ( πόα ) nourrissante ( τρόφιμος ), appelle-moi de mon nom, moi qui suis ta brebis ( πρόβατον ) ». Ceci paraît marquer que Grégoire a dans l'esprit la traduction d'Aquila. On ajoutera que notre sermon (323,23) parle de τροφή .

Dans l'Homélie 12 sur le Cantique, Grégoire commente la suite du Ps. 22. Ici encore les rapprochements sont remarquables. A propos du verset 4, il mentionne que le verbe «consoler» est une allusion à la παράκλησις (362,7) ; de même dans le sermon il rattache l'action du bâton au παράκλητος (324,12). Mais plus décisif est le fait que dans l'Homélie (362,12) et dans le sermon (324,18) la coupe de vin du psaume est mise en relation avec la «sobre ivresse». Ce thème n'apparaît chez Grégoire que dans les Homélies sur le Cantique (5,156,18; 10; 310,4 et 12; 362,12). On ajoutera que dans Hom. 5, comme dans notre sermon, le thème est en rapport avec le vin eucharistique. Mais surtout le fait que ce soit à propos du Ps. 22 que le thème se rencontre dans Hom. 12 et Serm. Asc. implique une relation de dépendance.

La seconde partie du Sermon sur l'Ascension est un commentaire du Psaume 23. Or ici à nouveau les contacts avec les Homélies sur le Cantique sont frappants. Dans ces Homélies Grégoire commente trois fois le Psaume (5; 166,10-14; 11 ; 318,10; 319,2; 11,325,2-4). Le premier passage est le plus caractéristique. Le verset 8 du Psaume est interprété en effet non de l'ascension, mais de la descente du Verbe: «Les chasseurs sont peut-être les puissances célestes qui précèdent solennellement ( προπομπεύουσαι ) la venue du Seigneur sur la terre et introduisent ( ὑποδεικνύουσαι ) le roi de gloire dans la vie. Ce sont elles qui le montrent à ceux qui l'ignorent: Qui est ce roi de gloire? - Celui qui est puissant et fort dans les combats ( Ps. 23,8) (166,10-14). Or nous trouvons le même thème, très particulier, dans notre sermon, avec les termes προπομπεύουσαι et ὑποδεικνύουσαι , avec l'application du verset 8 au dialogue entre les puissances célestes qui accompagnent le Verbe et les anges de la terre qui les interrogent. Dans Hom. 11 par contre il est question de l'Ascension, à propos du verset 10: les puissances préposées aux portes célestes ( ἐπουράνιοι πύλαι ) les ouvrent ( ἀνοίξουσι ) au «roi de gloire» à son retour (318,2-4). Or ceci se retrouve, avec les deux mêmes expressions, dans la dernière partie de notre sermon (326,19-20).

Deux remarques doivent être ajoutées. D'une part on soulignera l'influence d'Origène sur notre sermon. Ceci est vrai pour l'interprétation du Ps. 22. Origène l'interprète des étapes de la vie spirituelle ( Corn. Cant. 2; P. G., 13,121 A-B). Il parle de l'herbe ( ποώδης ) (Com. Joh., 13,33; G C S, 258). Il associe le thème de la sobria ebrietas à la coupe ( Com. Cant., 3; P. G. 13,155 B) (4). Le thème du Verbe s'adaptant aux besoins des âmes est éminemment origéniste et développé en particulier dans le Commentaire sur Jean (I, 20; G C S 205; I, G C S 305). Par ailleurs le commentaire du Psaume 23 dépend aussi d'Origène. C'est chez Origène que l'on trouve rapproché, à propos de l'Ascension, Ps., 67,19 (la captivité captive) et Is., 63,1 (le vêtement rouge) avec le Ps. 23 (Com.Joh., VI,56-57). Cet ensemble se retrouve chez Grégoire (326,16 et 22). Comme chez Origène, c'est à cause du vêtement rougi par le sang que les gardiens des portes célestes ne reconnaissent pas le Verbe à son retour. Le thème du Christ revêtant la forme des anges au cours de sa descente (326,4-6), qui remonte à l'Ascension d'Isaïe, vient sans doute aussi d'Origène.

Or cette influence d'Origène - et en particulier du Commentaire sur le Cantique de celui-ci - confirme le rapprochement avec les Homélies sur le Cantique de Grégoire. Nous savons en effet, par son affirmation explicite, que Grégoire s'est inspiré du Commentaire d'Origène pour ses Homélies. C'est donc une période de sa vie où nous sommes sûrs qu'il a relu Origène et s'est inspiré de lui. Ceci permet des conclusions pour la date de notre sermon. Il est sûrement postérieur, aux traités Contre Eunome c'est-à-dire à 384. Il paraît contemporain de la période où Grégoire préparait ses Homélies sur le Cantique. En effet le sermon est antérieur aux Homélies. Grégoire utilise le Psaume 22 et le Psaume 23 dans les Homélies - et n'utilise pas le Cantique des Cantiques dans le sermon. De plus le fait qu'il répartisse le commentaire des deux Psaumes sur plusieurs moments des Homélies implique qu'il les avait déjà commentés dans leur ensemble.

Dès lors nous pouvons arriver à une approximation précise. Les Homélies sur le Cantique des Cantiques sont sûrement postérieures à 387. Elles sont adressées en effet à Olympias, qui mène une vie de moniale. Or Olympias a perdu son mari Nebridius en 386. Théodose a cherché à la remarier, mais elle s'y est refusée. Théodose la prive alors de ses biens. Elle mène une vie retirée et se consacre à l'ascèse (Palladius, Dial., 17; P. G., 47,60). En 390, Théodose lui rendra ses biens et elle se consacrera à des oeuvres de charité. La dédicace des Homélies à Olympias correspond bien à cette période, où elle mène une vie de retraite. C'est d'autre part le temps où nous la voyons en relation avec les Cappadociens, Grégoire de Nazianze, qui lui écrivait pour son mariage (Epist. 193), Pierre de Sébaste, à qui elle fera une donation (Palladius, Dial., 47,6). Dédiées à Olympias avant 390, les Homélies sont donc de 388-389.

Le Sermon sur l'Ascension de Grégoire est de très peu antérieur aux Homélies, puisque Grégoire relit Origène à cette époque en vue des Homélies. C'est le moment où après le départ de Théodose à Milan en 386, il cesse déjouer un rôle officiel et revient aux études de spiritualité. Il précède cependant les Homélies, puisque nous avons vu que la dépendance des Homélies à son égard en ce qui concerne l'exégèse des Psaumes 22 et 23. Par ailleurs les seules indications certaines de l'existence de la fête de l'Ascension au quarantième jour après Pâques sont postérieures à 390. Le sermon de Grégoire, qui paraît en relation avec l'apparition de cette fête ne saurait être très antérieur. Nous pensons donc pouvoir le fixer avec une approximation aussi grande que possible au quarantième jour après Pâques de 388.


NOTES

(1) La Pentecôte 181-185. Voir RSR , 56 (1968) 164-165.

(2) Voir A.L.W., 1 (1950) 268-269. Voir P. Devos, Egérie à Bethléem. Le 40e jour après Pâques à Jérusalem en 383, A.B., 86 (1968) 87-109.

(3) Amphilochios von Ikonium, p. 107.

(4) voir J. Danielou, Etudes d'exégèse judéo-chrétienne, pp. 145-162.

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